Comment j’ai photographié l’éclipse solaire au Mont Saint-Michel
Le 12 août 2026, une éclipse solaire partielle était visible depuis la France. Au Mont Saint-Michel, le Soleil allait perdre près de 94% de sa surface, la Lune le grignotant lentement pendant presque deux heures, entre 19h22 et 21h11. Et surtout : au moment du maximum, vers 20h18, le Soleil serait posé pile au-dessus du Mont, à moins de 10 degrés de l’horizon. Un croissant solaire suspendu au-dessus d’une des silhouettes les plus reconnaissables du monde, dans la lumière dorée d’un soir d’été.
Il fallait que j’y sois.
Décomposition de l’éclipse au-dessus du Mont Saint-Michel
Le repérage
Une éclipse, ça ne s’improvise pas. Le Soleil ne sera aligné au-dessus du Mont que depuis un point très précis. Quelques pas trop à l’est, et il passe à côté. Quelques pas trop au sud, pareil. J’avais deux semaines pour trouver le bon spot.
J’ai commencé par relever la position exacte du Soleil au moment du maximum : azimut 281°, altitude 9,9°. Puis j’ai cherché depuis quel endroit le Mont Saint-Michel apparaîtrait à ce même azimut de 281°. La réponse : un point dans les prés salés à l’est du Mont, à environ 4,3 kilomètres. Les coordonnées GPS sont tombées. Il ne restait qu’à s’y rendre.
Mais trouver le bon point ne suffisait pas. Il fallait aussi choisir la focale, et les deux problèmes sont liés : selon l’objectif, l’arc de descente du Soleil tient ou ne tient pas dans le cadre, et la taille du Mont change. J’ai testé toutes les focales sur tout l’axe qui m’intéressait avant de converger sur le 105 mm. C’est celle qui me permettait de couvrir l’intégralité de l’éclipse en trois cadres horizontaux : la phase haute, la phase intermédiaire, et la phase basse avec le Mont dans le cadre au moment du maximum.
Le filtre
Vous savez, les lunettes d’éclipse qu’on distribue pour observer le Soleil ? Le filtre qu’on utilise en photo, c’est exactement le même principe. Un film Baader 5.0 qui ne laisse passer qu’un cent-millième de la lumière. Concrètement, à travers le viseur, on ne voit que le disque solaire sur fond noir. Pas de paysage, pas de ciel, pas de Mont Saint-Michel. Juste le Soleil.
L’éclipse au Mont Saint-Michel, à travers les lunettes.
C’est pour ça que l’image finale est un composite, et que c’est la seule façon de faire ce type de photo. On ne peut pas capturer le Soleil et le paysage dans la même exposition : soit on protège le capteur avec le filtre et on ne voit que l’astre, soit on retire le filtre et on photographie la scène, mais alors il est hors de question de viser le Soleil. Les deux sont faits séparément, puis assemblés.
Le problème pratique : je n’avais pas d’adaptateur pour monter le film Baader sur mon vieux 105 mm. Mon père a modélisé et imprimé en 3D des porte-filtres sur mesure, un travail à quatre mains sur plusieurs jours. Il en a fait deux : un pour le 105 mm principal, un pour un second objectif, au cas où.
Adaptateur pour filtre solaire imprimé par Jeff
Le jour J
Arrivée vers 15h. J’ai retrouvé mon spot au mètre près grâce aux coordonnées. Le Mont apparaissait exactement là où je l’attendais : azimut 281,1°. L’écart avec la position du Soleil au maximum : 0,1 degré. Autant dire rien.
Le stress a monté doucement dans l’après-midi. Des nuages s’accumulaient plein ouest, épais, menaçants. Pile dans la direction du Soleil. Chaque fois que je levais la tête, je les évaluais. Est-ce qu’ils allaient s’épaissir ? Couvrir le Soleil pile au mauvais moment ? Deux semaines de préparation, un spot millimétré, des porte-filtres imprimés sur mesure. Pas le droit de se louper.
La météo a tenu. Du moins, presque : en toute fin d’éclipse, les nuages ont fini par rattraper le Soleil et marbrer les dernières poses. Mais le maximum était passé, l’essentiel était dans la boîte.
Premier contact à 19h22. Le bord de la Lune mord le disque solaire. Je déclenche. Une image par minute, c’est tout ce que mon intervalomètre permet. Le deuxième boîtier, censé couvrir un cadrage différent en cas de problème, plante : l’intervalomètre coupe sans arrêt. J’abandonne et je me concentre sur le principal. Mon Sony A7RIII, un peu cabossé depuis une chute en Norvège, mais qui n’a jamais raté un rendez-vous.
La lumière
C’est ce qui m’a le plus marqué. Quand l’éclipse atteint 80, 85, 90% de couverture, la lumière change. Pas comme un coucher de soleil, pas comme un ciel couvert. Quelque chose d’autre. Une lumière argentée, presque métallique. Les ombres deviennent diffuses, molles, comme si le Soleil n’était plus un point mais une source étalée. Ce qui est exactement le cas : il n’en reste qu’un croissant, 5% du diamètre.
À 20h18, le maximum. Le Soleil n’est plus qu’une griffure de lumière, un mince arc suspendu juste au-dessus de la flèche de l’abbaye. La baie est baignée dans cette lueur irréelle. C’est beau à un point difficile à décrire. Un de ces moments où on oublie qu’on est là pour faire une photo, et où il faut se forcer à revenir derrière le viseur.
Le composite
La photo finale est un assemblage d’une quarantaine d’images, sélectionnées parmi environ 170 prises au total, en comptant les minutes avant le premier contact, celles après le dernier, et le panorama du paysage.
Un point important : l’assemblage est rigoureusement fidèle à la prise de vue. Le trépied n’a pas bougé entre le premier et le dernier déclenchement. Chaque soleil est positionné exactement là où il a été photographié, à la même taille, sans recadrage ni réalignement. La droite que dessine le chapelet, c’est la trajectoire réelle du Soleil dans le ciel ce soir-là. Sinon, c’est de la triche, et ça n’a plus aucun intérêt.
Pour la sélection, j’ai joué sur la densité : un soleil sur trois au début (quand le disque est encore presque plein et que les phases se ressemblent), un sur deux ensuite, puis toutes les images pour les cinq soleils autour du maximum, là où le croissant est le plus fin. Puis j’ai élargi à nouveau. Ça donne ce rythme visuel qui s’accélère vers le coeur de l’éclipse.
À la fin, j’ai retiré le filtre solaire pour exposer le paysage : le Mont en silhouette, les prés salés, le ciel de coucher de soleil qui virait du bleu profond au rose.
Après
La photo a tourné. Plus d’un million de vues entre Instagram et Facebook, environ 220 000 likes au total. Des partages, des reposts, des messages. C’est évidemment grisant, mais le vrai moment, c’est celui dans le pré, quand la lumière a changé et que le croissant s’est posé sur le Mont. Le reste, c’est du bonus.